DIGITALEUROPE

Les dirigeants politiques européens s’apprêtent à renouer avec les erreurs commises à l’époque où la directive Télévision sans frontières muait en directive sur les services de médias audiovisuels: il était alors envisagé d’étendre le champ d’application de cette législation aux loisirs interactifs tels que les jeux en ligne. Heureusement, une majorité comprit rapidement que des signaux audio et vidéo d’apparence semblable pouvaient recouvrir des expériences de nature radicalement différente. Tandis que le jeu doit son succès au défi du changement permanent qu’il lance à ceux qui s’y adonnent, les films et émissions télévisées – quel que soit leur mode de transmission, linéaire ou non – invitent à une passivité exigée par leurs auteurs, intégristes du caractère inaltérable des contenus.

Quand l’histoire repasse les plats
De nos jours comme en 2009, les secteurs soumis à un bouquet épineux de contraintes sont enclins à recommander au régulateur de jeter plus loin son filet pour augmenter ses prises. Plus on est de fous, plus on rit, disent-ils. Tout en inspirant la sympathie – qui ne voudrait soulager la peine des autres ? – ce discours menace l’innovation en Europe et, partant, la compétitivité mondiale de la création européenne.

Témoin l’appel que vient de lancer la Fédération française des télécoms (FFT). Se fondant sur une étude qui affirme que la technologie numérique est le principal moteur de croissance des contenus culturels, elle revendique le premier rang des soutiens à la culture française et invite les autres secteurs à suivre son exemple. Point pourtant de bousculade au portillon. C’est que fabricants de terminaux électroniques, équipementiers télécoms ou OTT, tous ont bâti leur réputation d’excellence sur une concentration sans faille sur leur métier d’origine. On comprend donc qu’ils hésitent à adhérer à des schémas compliqués auxquels ils se sentent étrangers.

De même qu’on ne prête pas foi à celles qui se prétendent à demi enceintes, l’Europe ne saurait renoncer à moitié à exercer son ascendant historique sur la création artistique mondiale : ou bien on arrête les frais ou bien on joue pour gagner.
Le rapport commandité par la FFT contient un autre grain de sable: l’invitation qu’elle y lance à partager sa douleur prend l’exception culturelle pour acquise. Or rien n’est moins sûr. L’originalité de ce choix politique consiste à sanctuariser une série de produits et services ainsi mis hors d’atteinte des lois qui régissent le commerce international. Son cadre dépasse largement celui des « exceptions générales » prévues à l’Article XIV du GATS qui permettent aux signataires de se donner les moyens de protéger la morale, la santé et l’ordre publics ainsi que l’intimité et la sécurité, ou bien de prévenir la fraude dans la stricte mesure où ils ne pratiquent ni discrimination ni restriction déguisée du commerce des services. Cette suspension des obligations des parties contractantes au GATS ne conférait pourtant pas aux Européens une latitude suffisante pour pratiquer la violation intégrale et permanente des règles commerciales à laquelle ils entendaient avoir recours afin de protéger leur culture. Telle est l’origine de l’exception culturelle née des négociations du GATS de 1994.

Mais le doute plane encore sur deux questions-clés: la durée légale de cette dérogation et lequel du Traité de l’OMC ou de la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle prévaut sur l’autre instrument. La persistance de cette incertitude juridique explique l’âpreté des délibérations du Conseil, le mois dernier, sur l’exception culturelle et le TTIP. D’évidence la révolution numérique appelle à une révision drastique de l’exception culturelle désormais privée de sa raison d’être. La pénurie de contenus qui justifiait subventions et quotas a fait place à une saturation mondiale sous le double effet de l’ubiquité d’accès et de la transformation des consommateurs en autant de créateurs virtuels. Le foisonnement culturel qui en résulte porte la diversité éponyme à son zénith au point que les contenus de qualité ne se soucient guère des gouvernements pour trouver leur public.

Une culture peut en cacher une autre
Il n’est pas inutile de mieux cerner la culture si l’on veut dissiper toute ambiguïté à son égard. L’internet est souvent loué comme un bouillon de culture, une sorte de lubrifiant idéal des échanges culturels. Plus proches des recherches en laboratoire que de l’or et des paillettes des scènes de spectacle, les formes de culture auxquelles il donne naissance sont tout aussi indispensables à l’avenir de l’humanité. Craignant d’être débordés, les intermédiaires de la culture qui ont proliféré au temps de la technologie analogique font aujourd’hui cause commune avec les autorités fiscales pour s’emparer des découvertes qui se trament dans le creuset des « boîtes de Pétri » de l’internet. Une telle ambition mérite toutefois réflexion: priver cette culture aujourd’hui en permanente ébullition des ingrédients que lui dispense son écosystème est le moyen assuré de la voir s’étioler à jamais.

Le contraste n’est pas tant entre culture des élites et culture de masse qu’entre culture organique et culture de synthèse
La seule culture que reflète l’appel de la FFT est celle de l’assistanat. Elle produit rarement des chefs d’œuvre. Qui attache ses soins exclusifs à se munir du bouclier parfait renonce à l’audace. Les béquilles ne figurent pas au rayon des conquérants, non plus que la laisse ou le sucre à celui des vrais créateurs. Les cultures qui font le tour du monde se nourrissent des ingrédients qui mijotent au sein des « boîtes de Pétri » que l’internet met à la disposition de tous. Instrument-clé de la collaboration de masse, l’internet offre un vaste réseau de micro- ou mini-labos où infusent les contenus du futur.

Le meilleur moyen pour un Etat de donner aux trésors de créativité de ses ressortissants une dimension planétaire consiste à mettre l’internet à la portée de tous. Le marché décidera de la suite à donner. En parfaite adéquation avec l’ère numérique, un tel changement de cap ne serait pas incompatible avec des soutiens publics pourvu que ceux-ci soient assis sur l’ensemble des contribuables – dont l’intérêt est incontestable pour agir en faveur de la conservation du patrimoine national – et accessibles à toute production de nature à arrondir cet héritage. A l’inverse, n’est-il pas contraire à la logique comme à la morale de forcer les têtes d’affiche qui caracolent à la pointe des palmarès internationaux à financer des oeuvres qui ne trouvent même pas preneur localement ?

Les pères de l’exception culturelle ont déployé une impressionnante maestria pour exploiter si longtemps les succès de la production extra-européenne au profit de leur idée propre de la culture européenne.

En propulsant l’entertainment mondial sur des orbites jusque-là inexplorées et en mettant la culture à la portée de tous, les technologies numériques ont bouleversé la donne : les outils de gestion de la pénurie sont devenus non seulement inopérants mais inutiles. Le ralliement de la FFT au chœur des chantres de l’exception culturelle est suffisamment récent pour atténuer les effets de sa complicité avec ceux dont la distorsion de concurrence alimente le fonds de commerce depuis des décennies. Il n’en demeure pas moins essentiel – pour eux comme pour tous les bénéficiaires de la révolution numérique – que les opérateurs de télécommunications comprennent que la partie est définitivement terminée. Une autre s’amorce, bien plus prometteuse.

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